Documentation capitale / Capital Documentation

Centre de ressources

A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
Recherche rapide

Recherche avancée

Traduction et droits linguistiques

Notes pour l'allocution du professeur Charles Le Blanc, présentée le 16 mai 2016 dans le cadre d'un évènement spécial tenu à l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa sous le thème « Mérites et limites de la traduction automatique ».
____________________________________________________________________________________________


Depuis quelques mois, le Bureau de la traduction est dans la tourmente. Après des années de réduction des effectifs et à vingt ans de l'application de la politique de « recouvrement des coûts », les traducteurs se trouvent dans une situation d'augmentation artificielle de la charge de travail. En effet, si vous diminuez le nombre relatif des traducteurs et augmentez le nombre de mots traduits par jour afin de gagner en rendement et contenir les coûts liés à la traduction, vous créerez de toute pièce une situation intenable qui ne peut se résoudre que de trois façons :

1) Ou bien vous augmentez de façon importante l'embauche des traducteurs ;
2) Ou bien vous diminuez le nombre de mots traduits par traducteur et déléguez à d'autres la surcharge de travail (au secteur privé) ;
3) Ou bien vous équipez les traducteurs d'outils plus performants permettant « de faire plus avec moins ».

Le Bureau a opté pour les solutions 2 et 3.

Le Droit montrait le 19 avril dernier que les traductions faites par le secteur privé pouvaient coûter beaucoup plus que celles effectuées intra-muros ; quant aux outils de traduction automatisée, ils ont réussi à décharger les traducteurs de tâches répétitives, peu stimulantes et ont su assurer une grande uniformité terminologique dans les textes de l'État, cohérence qui est l'une des clés des traductions de qualité. La question n'est donc pas être pour ou contre des outils dont l'utilité est reconnue, l'usage enseigné dans les écoles de traduction et que les professionnels langagiers utilisent, dans une écrasante majorité, avec bonheur. La question est de déterminer si ces outils ne vont pas concourir à mettre sur la touche les experts de la langue, parce que l'on aura recours à des traductions automatiques, et réduire ainsi leur expertise créatrice à un travail de révision de sorties machines. Cette perte d'expertise aura un coût monétaire et culturel. La question est de savoir si l'utilisation des outils est au service du transfert linguistique ou bien au service d'impératifs budgétaires (rappelons que 0,8 % du budget de l'État va à la traduction). La question est de savoir, dans la mesure où 91,8% des traductions au Canada se font vers le français – en augmentation constante depuis plus de 20 ans – si l'utilisation de ces outils ne met pas en cause les droits linguistiques des francophones. Car il ne s'agit pas seulement de traductions plus ou moins loufoques que produisent les machines de traduction automatique de type « Google traduction » ; il s'agit aussi de l'augmentation relative des traductions vers le français auxquelles concourront ces machines, insistant encore, si cela est possible, sur le rôle subordonné de cette langue au pays. En effet, toute langue vers laquelle on traduit est conditionnée et, d'une certaine manière, soumise par la langue originale.

Quand il y a un déséquilibre aussi important dans les flux de traductions comme celui auquel on assiste au Canada, cela s'effectue toujours au détriment de la langue vers laquelle on traduit, qui s'appauvrit peu à peu d'une traduction à l'autre. Traduits de l'anglais, les textes français sont plus longs, parfois plus lourds, malhabiles, souvent peu en rapport avec les images qui les accompagnent. On le voit tous les jours avec les produits courants, comme les boîtes de céréales. Être francophone au Canada, c'est grandir chaque matin avec l'idée que notre langue est moins concise, moins expressive, moins propre que l'anglais à exprimer avec esprit et humour le monde et ce qu'il contient. Le côté givré est sans contredit toujours en anglais. Ainsi la traduction, loin d'exprimer l'égalité linguistique et de consacrer le principe du bilinguisme institutionnel, quand il s'effectue massivement d'un seul côté, marque en fait le point d'orgue de l'unilinguisme national.

Le véritable progrès du bilinguisme ne doit pas être mesuré par le pourcentage de ceux capables de commander une poutine dans l'une ou l'autre des langues officielles, mais par l'équilibre des flux de traduction. À plus de 90% vers le français, c'est l'indice d'un pays où tout est conçu, dirigé et administré en anglais, la traduction française n'étant souvent qu'une façon de se donner bonne conscience. Un véritable bilinguisme devrait être celui où il y a une égalité des langues quand il s'agit de concevoir linguistiquement l'État. Les taux écrasants de traductions françaises plaident pour le contraire.

Charles Le Blanc
Professeur agrégé
École de traduction et d'interprétation
Université d'Ottawa
[Facebook] [Twitter] [Google+] [LinkedIn] [MySpace]

 

 



« Retour


Modification : 2016-05-17