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La situation du français dans les écoles en Louisiane

Notes de l'allocution de Maître David Marcantel, lors du congrès 2015 de l'Association des juristes d'expression française de l'Ontario (AJEFO), à Lafayette (Louisiane).
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La Constitution de 1921 de la Louisiane avait décrété que toute instruction dans les écoles publiques de l'État se ferait en anglais. Cela ne voulait pas dire qu'il était interdit d'enseigner le français comme langue, mais qu'il était défendu d'enseigner d'autres matières en français. Après la mise en vigueur de cette Constitution, le français était à peine enseigné dans les écoles secondaires et pas du tout dans les écoles élémentaires de l'État. Dans ma jeunesse, dans les plus grandes écoles secondaires, il était possible d'étudier peut-être deux ans de français. Dans les plus petites écoles, dans les villages les plus francophones de Louisiane, il était impossible de suivre un cours de français durant les 12 ans allant de la première année jusqu'à la douzième année. Et il faut dire que la population francophone ne voyait pas l'utilité de savoir lire une langue qu'ils n'avaient jamais vu écrite. Aussi, personne n'avait étudié le français et la majorité pensait qu'il était impossible d'écrire le cadien et impensable de l'apprendre à l'école.

En 1968, quand Me James Domengeaux a réussi à faire créer une agence d'État pour la promotion du français, Le Conseil pour le Développement du Français en Louisiane (CODOFIL), il visait surtout l'enseignement. Et, puisque l'enseignement dans les écoles secondaires ne produisait pas de bilingues, il visait les enfants dans leurs premières années de scolarité. Dans le début des années 70, j'ai rencontré beaucoup de surintendants d'éducation de paroisses civiles avec Jimmy Domengeaux, et il faut dire que les surintendants étaient complètement contre une idée folle comme l'enseignement précoce d'une langue. Ils disaient: « Mais, toutes les minutes de la journée scolaire sont déjà prises par d'autres matières et nous n'allons surtout pas allonger la journée scolaire pour faire place à une demi-heure de français. Donc, ce que vous demandez est impossible, point final et n'en parlons plus. »

Cette situation a duré pendant plusieurs années et très peu d'écoles ont commencé des programmes de français à l'élémentaire. Me Domengeaux a vu qu'il serait obligé de forcer les surintendants d'éducation et les commissions scolaires à faire de la place pour le français.

C'est pour cela qu'il a fait voter par la législature de l'État en 1975 une loi (R.S. 17:272) qui a stipulé que, si 25% des « heads of household » (chefs de famille) avec enfants dans une telle école signaient une pétition demandant qu'une langue secondaire particulière soit enseignée, la commission scolaire était obligée de créer un programme de cette langue, bien articulé, d'une demi-heure par jour commençant dans la première année et allant jusqu'à la dernière année de cette école. Dans les écoles rurales, cela voulait dire de la première année jusqu'à la fin de l'école secondaire. Les commissions scolaires étaient contre ce projet de loi à 100 pour cent. Ils ont dit que c'était un projet de loi vicieux et anticonstitutionnel. Mais, grâce aux astuces politiques de Jimmy Domengeaux, la loi a été acceptée par la législature et signée par le gouverneur.

La commission scolaire de ma paroisse civile, la paroisse de Jefferson Davis, a refusé l'enseignement du français dans les écoles élémentaires et des parents ont fait signer des pétitions. Au début, c'était surtout des mères qui signaient. Quand nous avons présenté nos signatures, la commission scolaire a dit que les mères n'étaient pas les chefs de famille et nos pétitions ont été jetées à la poubelle. Donc, on a fait signer les pétitions par les pères et par les mères qui stipulaient qu'elles étaient bel et bien des « chefs de famille. »

Mais la commission scolaire a de nouveau refusé nos pétitions en disant qu'ils ne savaient pas qui était véritablement le chef de famille dans chaque famille et que, de toute façon, la loi était anticonstitutionnelle parce que seule la commission scolaire pouvait décider les cours à enseigner et que la législature ne pouvait pas déléguer cette responsabilité aux parents.

Face à un refus absolu de nos pétitions, les parents ont poursuivi le surintendant et la commission scolaire en justice. Nous avons gagné en première instance et encore à la Cour d'appel. La commission scolaire avait prétendu que la loi était anticonstitutionnelle parce que cela donnait le droit à une minorité de parents à obliger l'enseignement d'une langue. Mais la loi donnait le droit à un parent de soustraire son enfant de la classe, donc la Cour d'appel a trouvé que la législature pouvait déléguer le pouvoir aux parents par pétition d'obliger qu'un sujet soit enseigné. Notre commission scolaire, ayant perdu sa cause, a accepté de relancer son programme de français à l'élémentaire.

Aux prochaines élections, je me suis présenté contre le membre du conseil qui était le plus contre l'enseignement du français. J'ai gagné et j'ai fini par être le président de cette commission scolaire.

Mais il faut dire que les résultats des programmes de français d'une demi-heure par jour sont loin d'être satisfaisants.

En 1974, la Louisiane s'est dotée d'une nouvelle constitution et celle-ci n'a pas dit que la langue d'instruction est l'anglais. Bien que le français ne soit pas mentionné dans cette Constitution, c'est l'absence de sa proscription qui a ouvert la porte aux écoles d'immersion.

Vers 1983, plusieurs paroisses de l'État ont commencé des expériences de classes d'immersion, et non pas d'écoles d'immersions. Dans ces classes, au moins la moitié de la journée se passe en français et beaucoup de sujets sont enseignés dans cette langue. Cela produit de vrais enfants bilingues. En Louisiane, il y a même des écoles entières d'immersion en français et des classes où l'immersion est à 100 pour cent de la journée scolaire.

Mais, beaucoup des paroisses les plus francophones ont refusé de lancer des programmes d'immersion, même après plus de 30 ans de succès évident dans d'autres paroisses pour les élèves, non seulement en français mais dans toutes les autres matières.

Cela fait que la législature de l'État en 2014, et grâce au Sénateur Eric LaFleur, a voté une loi, (R.S. 17 :273.3), stipulant que, si les parents d'au moins 25 élèves prêts à commencer la maternelle ou d'au moins 25 enfants prêts à commencer la première année d'école, dans tout le district scolaire, font une demande qu'une classe d'immersion soit créée, la commission scolaire est obligée de créer une telle classe. En plus, une commission scolaire ne peut plus créer un petit programme d'immersion and mettre beaucoup d'élèves à jamais sur une liste d'attente, faute de place dans la classe. Selon la loi, il faut créer assez de classes pour tous les élèves qui veulent l'immersion, si assez de professeurs sont disponibles.

Cette loi est révolutionnaire. C'est la première fois dans toute l'histoire de la Louisiane, et peut-être dans toute l'histoire des Etats-Unis, que les parents peuvent exiger que leurs enfants reçoivent, dans une école publique, une éducation bilingue dans la langue de leur choix.

Et, il suffit d'avoir 25 enfants à un certain niveau dans tout un district scolaire. Un district scolaire peut avoir des centaines et même des milliers d'enfants dans chaque niveau scolaire. Il serait facile de trouver les parents de 25 enfants dans chaque niveau qui veulent avoir une éducation bilingue pour leurs enfants.

J'ai l'impression que cette loi sera contestée devant les tribunaux par les commissions scolaires une fois que les commissions se rendront compte de ses implications énormes. Et nous, les avocats louisianais, nous serons là pour défendre la loi.

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Modification : 2015-07-13