Notes de Glen Taylor pour sa participation au panel d'ouverture de la Conférence ministérielle sur la francophonie canadienne, à Edmonton, le 26 juin 2012.
On m'a invité à répondre aux trois questions suivantes :
1. Quel est votre parcours personnel et professionnel par rapport au français?
Je suis originaire de la Vallée des dinosaures, au cœur de l'Alberta. Je dois avouer qu'en grandissant (en anglais), le français et les francophones ne m'intéressaient aucunement. Je dirais même que j'ignorais complètement l'existence de la francophonie canadienne.
Mais la vie nous réserve des surprises. Un concours circonstances m'a amené à Québec pour des études universitaires, ce qui m'a permis de découvrir la francophonie québécoise. Il faut dire qu'à l'époque je parlais très peu le français et, comment dirais-je, « I made a fool of myself » souvent à cause de gaffes linguistiques.
Ce qui m'attirait vers la francophonie, malgré mes difficultés de communication, c'était la joie de vivre des francophones.
Deuxième étape de mon cheminement : j'ai déménagé à Montréal pour faire une maîtrise. C'est là où j'ai découvert la joie de vivre… avec une francophone! C'est aussi à Montréal où nos deux enfants sont nés.
Plusieurs années plus tard, nous avons déménagé à Calgary où j'ai commencé à découvrir la francophonie canadienne en milieu minoritaire. C'est aussi à Calgary où nos enfants grandissent comme membres à part entière de la francophonie canadienne — et comme membres à part entière de l'anglophonie.
Cette appartenance double est possible grâce, entre autres, au fait que nous les avons inscrits dans le système d'éducation en français langue première.
Je me suis impliqué dans leur éducation francophone depuis la prématernelle et cette implication de parent a mené à un engagement profond envers la francophonie. Aujourd'hui, je collabore avec des autorités scolaires et d'autres organismes à travers le Canada afin de promouvoir l'éducation francophone en milieu minoritaire dont les deux tiers de la clientèle potentielle proviennent de foyers mixtes francophone/non francophone.
Pourquoi œuvrer dans ce domaine? Parce que les jeunes issus des écoles de français langue première ne sont pas seulement bilingues mais aussi biculturels, voire multilingues et multiculturels. Ils possèdent les compétences linguistiques et les connaissances culturelles qui leur permettront de tisser des liens avec des gens du Québec, de l'Acadie et de toutes les régions du Canada.
Selon moi, cela représente un atout inestimable pour notre pays.
2. Quelles sont des stratégies que les francophiles, particulièrement dans des couples exogames ou dans les familles qui appuient l'éducation française (francophone ou immersion), peuvent mettre en pratique pour appuyer et promouvoir la transmission de la langue?
C'est une question très pertinente parce que la transmission de la langue, et de la culture, dépend tellement des parents. Or, pour développer des stratégies gagnantes, il faut d'abord créer un cadre.
Puisque cette partie de la Conférence ministérielle est une session de travail, j'aimerais proposer un tel cadre qui s'appliquerait aussi bien au niveau familial que sociétal.
Je l'appelle la « FrancoZone » et il s'agit de la création d'espaces physiques ou temporels où le français doit prédominer.
En voici trois exemples :
a) FrancoZone physique, au foyer
Les parents francophones ou francophiles dont les enfants fréquentent une école de français langue première ou un programme d'immersion française peuvent créer une FrancoZone chez eux en désignant un coin à cette fin dans une chambre ou une salle familiale. On y installe une petite table, une chaise, des ressources et outils (papier, crayons, livres de référence, dictionnaire, etc.), ainsi que des décorations qui font appel à la francophonie.
Dépendant de l'âge de l'enfant, il s'agit d'un lieu d'amusement ou de devoirs (ou les deux), soit d'un espace où tout le monde qui y pénètre parle français.
(Soulignons en passant que l'avantage d'un tel espace pour les parents non conversant en français est que cela leur permet de pratiquer leur français en entrant dans la zone mais, dès que cela devient trop difficile ou inconfortable, ils peuvent tout simplement reculer de quelques pas et continuer dans une autre langue.)
b) FrancoZone temporelle
Une FrancoZone peut aussi exister dans le temps. Il y a des moments chaque semaine, sinon chaque jour, où les parents se trouvent en compagnie de leurs enfants pour la même activité, par exemple lors pour les amener aux leçons (danse, karaté, musique, etc.) ou aux pratiques (hockey et autres sports).
On peut profiter de ces occasions-là pour créer une FrancoZone temporelle en parlant français ou en écoutant la radio ou la musique en français.
Je connais une famille dont la mère est francophone et le père anglophone, qui regarde tous les matches de hockey à la télé en français. Le couple a commencé cette pratique avant d'avoir des enfants (c'est une longue histoire mais l'anglophone a fini par apprendre à suivre le jeu) et cela est devenu une habitude familiale.
Cela illustre bien un aspect clé du concept « FrancoZone » : le développement d'habitudes en français.
c) FrancoZone élargie
On peut appliquer ce concept à plus grande échelle et aussi favoriser la collaboration entre les francophones et les francophiles. En voici un bel exemple :
L'école de mes enfants a participé à une journée sportive à laquelle on avait invité des élèves d'écoles francophones et de programmes d'immersion. C'était une occasion pour les jeunes de se rencontrer et d'avoir du plaisir ensemble. La seule règle : tous les élèves devaient s'exprimer en français.
Les résultats (que j'ai pu observer en tant que bénévole) étaient des plus positifs. Les contacts en français entre jeunes avaient un impact autre que ce qu'on pouvait réaliser dans la salle de classe.
Bref, parler français, c'est-à-dire comprendre et bien communiquer dans cette langue, était vraiment cool ce jour-là pour ces jeunes participants.
Cela représentait une validation pour les jeunes francophiles qui faisaient tant d'efforts pour apprendre le français, et une valorisation des jeunes francophones dont le français était une langue maternelle et qui se sentaient parfois isolés.
En conclusion, le concept de « FrancoZone » fournit un cadre qui permet d'établir des règles dont les jeunes et la société ont besoin, et de développer des stratégies qui permettent d'atteindre résultats positifs.
3. Quelle est votre vision vers l'avenir sur le rayonnement du français, l'inclusion des francophiles, et les contributions des francophiles?
Ma vision vers l'avenir comprend trois volets :
a) Un système d'éducation francophone fort et des programmes d'immersion française forts partout au Canada, ainsi qu'une collaboration habituelle entre eux. Je dis bien « collaboration habituelle » dans le sens des habitudes que l'on développe grâce aux FrancoZones.
b) Un espace publique qui devient une « FrancoZone élargie ». Cela veut dire que l'on entend et on parle le français lors d'événements, au sein de nos institutions et dans les médias. Un excellent exemple de cela est la nouvelle chaîne de télévision Accents dont la demande de licence est actuellement devant le CRTC. Accents est une initiative des francophones, surtout ceux provenant de milieu minoritaire, qui favorise la collaboration entre le Québec, l'Acadie et toutes les régions du Canada, ainsi qu'entre les francophones et les francophiles. C'est exactement ce dont notre société canadienne a besoin.
c) Une société où la présence du français partout au Canada est normale, grâce aux efforts communs des francophones et des francophiles qui :
• inscrivent leurs enfants dans des écoles francophones et dans des programmes d'immersion française,
• exigent une équivalence entre l'anglais et le français dans les services publiques, parapubliques et privés, et
• créent et agrandissent constamment des FrancoZones.
Concrétiser ces trois volets, c'est créer une société où la langue française représente un élément rassembleur des francophones et des francophiles de toutes les régions du Canada.
|